Le trail a changé ma vie.
Je crois que je suis devenu un homme en courant.
J’ai vu des gens courir alors je me suis mis à faire comme eux.
Pour me souvenir mais aussi pour oublier.

J’ai trouvé tellement de réponses en chemin que je me suis surpris à en adorer son hostilité.
Là où rien ne se décide, il faut obtempérer, attendre que l’esprit se transforme et que la pensée mue avec les émotions.
J’en ai profité pour aiguiser mon oeil afin de sonder ce que nous avions en commun. Au delà de l’écorce.
Je l’ai fait pour moi plutôt que pour les autres, en suivant mon intuition, quitte à décevoir les amateurs d’horizons bleutés.
Capter l’instant et dévoiler l’« éblouissement sombre » dont parle Victor Hugo.

J’aime le flou, le rugueux, le tendre et le crasseux.
Rentrer dans la matière et voir mes ongles se salir, admirer les débris de feuilles qui collent aux malléoles, observer l’eau du bain se troubler comme l’oeil de celui qui franchit la ligne d’arrivée.
C’est dans ces instants rudes ou joyeux que je me sens appartenir à ce monde.

La photographie et le trail m’ont davantage rapproché de ma nature.
Avec du noir autour, du blanc au centre et sa part d’ombre.
Je l’assume, avec sincérité et partialité.

J’ai consacré tellement de nuits à révéler ces histoires.
Led Zep, les Gnossiennes ou Coltrane dans les oreilles.
Tous ces sons qui inspirent ma manière de poser le pied ou de composer mes images.
Et leurs divines dissonances, quand deux sillons se croisent.
Ceux de ces coureurs moins romantiques, moins contemplatifs, plus terre à terre et que le seul dessein arithmétique aveugle.
On regarde trop nos écrans et pas assez par la fenêtre.
C’est l’instant qui compte, pas le temps.
J’ai vécu parmi les plus beaux moments de ma vie en courant.
huit kilomètres/heure ou à la frontale.
Le bonheur d’être le seul au monde à cet endroit-là, à cet instant-là.

C’est aussi en courant que David m’a convaincu de « faire ce livre ».
Le contraste de sa plume sur mes clichés denses pouvait opérer.

Pendant deux ans, j’ai vu, j’ai volé et j’ai pris tout ce qui m’était offert.
Je suis entré dans l’intimité de ces gens, discrètement, toujours sans prévenir.
La soustraction au profit de l’histoire à venir.
ll y en a même qui m’ont dit « merci » pour ça…

Tous ces tableaux remplis de sueur et de boue, de sensualité et de force.
Toutes ces choses qui caractérisent l’essence du trail. Et de l’âme humaine.
Cette collection de corps remplis de soifs.
J’y suis sensible, ils me touchent et j’en ressors ému.

Je dépose ici ces images, pour me souvenir mais aussi pour oublier.
Il devient difficile de se cacher à présent tant elles me dévoilent.
Chacune d’entre elles raconte une histoire.
Il y en a peut-être encore mille autres à dire.

Geoffrey Meuli, « instant trail » – février 2017